The humanitarian community is worried on October 28, 2019 about the survival of the most vulnerable Haitians while the security situation prevents the free movement in the country, plunged for two months into the political impasse with repeated protests against the president. (c) Valerie Baeriswyl
PORT-AU-PRINCE, 19 septembre 2026 — RTPA
Le 7 février 1986 devait ouvrir une nouvelle page de l’histoire politique haïtienne. Quarante ans plus tard, une question s’impose : que s’est-il réellement passé depuis la chute de Jean-Claude Duvalier ?
En quatre décennies, Haïti a connu des présidents élus, des présidences provisoires, des gouvernements de transition, des changements de pouvoir, des crises institutionnelles, des élections contestées ou reportées et, à plusieurs reprises, des périodes où le pouvoir exécutif n’a pas fonctionné selon le schéma constitutionnel ordinaire.
Selon un décompte publié en 2026 par Le Nouvelliste, Haïti a connu 15 gouvernements provisoires à caractère transitoire depuis 1986. Dans le même temps, le pays n’a connu que cinq présidents constitutionnels pour sept mandats, dont quatre ont été interrompus avant leur terme.Le contraste est saisissant.
Pourquoi les transitions se multiplient-elles alors que les présidences constitutionnelles restent si peu nombreuses ? Et surtout : la transition est-elle réellement devenue un simple passage vers un pouvoir constitutionnel, ou s’est-elle transformée en un mode récurrent de gestion du pouvoir en Haïti ?
1986 : l’espoir d’un nouveau départLe départ de Jean-Claude Duvalier, le 7 février 1986, met fin à vingt-neuf années de régime duvaliériste.Pour une grande partie de la population, cette rupture représente l’espoir d’une nouvelle Haïti : davantage de libertés, des élections, des institutions représentatives et un État soumis à des règles plutôt qu’à la volonté d’un homme. La Constitution de 1987 vient donner un cadre à cette nouvelle ambition démocratique. Mais la transition qui devait conduire à la normalisation politique va rapidement devenir une caractéristique durable de la vie publique haïtienne.
Quarante ans de transitionsAprès 1986, les changements de pouvoir s’enchaînent.
Le Conseil national de gouvernement, Leslie Manigat, le retour d’Henri Namphy, Prosper Avril, Ertha Pascal-Trouillot, Jean-Bertrand Aristide, le coup d’État de 1991, les gouvernements de crise, le retour d’Aristide en 1994, René Préval, le départ d’Aristide en 2004, la transition de Boniface Alexandre et Gérard Latortue, puis les présidences de René Préval, Michel Martelly et Jovenel Moïse composent une histoire politique marquée par des ruptures successives.
Après l’assassinat de Jovenel Moïse en juillet 2021, une nouvelle séquence de gouvernances transitoires s’ouvre avec Ariel Henry, puis le Conseil présidentiel de transition et le gouvernement dirigé par Alix Didier Fils-Aimé.
En 2026, le pays se retrouve encore dans une période de transition. Quarante ans après 1986, le mot « transition » n’est donc plus exceptionnel dans le vocabulaire politique haïtien. Il est devenu presque permanent. Cinq présidents constitutionnels pour sept mandats : combien de temps ont-ils réellement gouverné ? C’est ici que les chiffres deviennent particulièrement révélateurs. Depuis 1986, cinq présidents constitutionnels élus ont exercé au total sept mandats présidentiels.
Ces sept mandats se présentent ainsi, dans l’ordre chronologique :1988 — Leslie Manigat : environ 4 mois, de février à juin 1988, avant son renversement par un coup d’État.1991 — Jean-Bertrand Aristide : environ 7 mois, de février à septembre 1991, avant son renversement par un coup d’État.1996 — René Préval : 5 ans, de février 1996 à février 2001. 2001 — Jean-Bertrand Aristide : environ 3 ans, de février 2001 à février 2004, avant son départ du pouvoir. 2006 — René Préval : 5 ans, de mai 2006 à mai 2011. 2011 — Michel Martelly : environ 4 ans et 9 mois, de mai 2011 à février 2016. 2017 — Jovenel Moïse : environ 4 ans et 5 mois, de février 2017 jusqu’à son assassinat le 7 juillet 2021.
Derrière ces sept mandats, on retrouve donc seulement cinq personnes : Leslie Manigat, Jean-Bertrand Aristide, René Préval, Michel Martelly et Jovenel Moïse.Le contraste est particulièrement frappant : quatre des sept mandats ont été interrompus avant leur terme, selon le bilan publié en juillet 2026 par Le Nouvelliste. Autrement dit, en quarante ans, Haïti a connu davantage de périodes de transition que de présidences constitutionnelles arrivées normalement au terme de leur parcours.
La question devient alors incontournable : Pourquoi le système politique haïtien produit-il si difficilement la continuité constitutionnelle, alors que les transitions se succèdent ? Quand la transition devient une répétitionUne transition est normalement temporaire. Elle doit permettre de résoudre une crise, de restaurer les institutions et d’organiser les conditions d’un retour à un fonctionnement constitutionnel.
Mais lorsque les transitions se répètent, une autre question apparaît : Est-ce encore une transition, ou est-ce devenu un mode de gouvernance ? Depuis 1986, plusieurs gouvernements provisoires ont reçu des missions similaires : rétablir l’ordre, renforcer les institutions et organiser des élections. Pourtant, les crises reviennent. Les élections sont retardées. Les institutions sont fragilisées. Et une nouvelle transition finit par apparaître. À qui profite la transition ?C’est l’une des questions les plus sensibles de cette histoire. Dire qu’il existe des « intérêts cachés » derrière chaque transition nécessiterait des preuves précises. Il serait donc imprudent d’attribuer chaque crise à un même groupe ou à un même intérêt. Mais une question journalistique peut être posée : Quels acteurs politiques, économiques ou institutionnels gagnent du pouvoir, de l’influence ou des ressources lorsque les institutions ordinaires sont remplacées par des arrangements provisoires ? Une transition redistribue nécessairement les cartes. Elle ouvre de nouvelles négociations, modifie les rapports de force, crée de nouvelles alliances et peut repousser certaines échéances politiques. La question n’est donc pas seulement : Qui gouverne pendant la transition ? Il faut également demander : Qui décide des règles du jeu ? Qui participe aux négociations ? Qui contrôle les nominations ? Qui bénéficie du temps supplémentaire avant les élections ?Et surtout, qui a intérêt à ce que la transition se poursuive ? Ce sont ces questions qui méritent d’être documentées, plutôt que transformées en accusations sans preuves. Le problème est-il celui des présidents ? Réduire quarante ans de crise à la personnalité des présidents serait trop simple. Les difficultés haïtiennes sont également liées aux institutions, aux rapports entre les pouvoirs, au fonctionnement des partis politiques, aux élections, à la justice, à la sécurité, à l’économie et aux relations avec les acteurs internationaux. En mars 2026, le Conseil électoral provisoire avait enregistré 320 structures politiques, contre 65 en 2010 et 188 en 2015. Cette multiplication illustre aussi la fragmentation du paysage politique haïtien. La multiplication des structures politiques ne garantit cependant pas automatiquement davantage de représentation ou de stabilité.
La question est aussi celle de leur capacité à construire des programmes cohérents, des majorités durables et des mécanismes de responsabilité politique.
Le peuple paie le prix de l’instabilité
Pendant que les dirigeants négocient, que les institutions se réorganisent et que les calendriers électoraux changent, la population continue de vivre les conséquences concrètes de l’instabilité. Déplacements forcés, fermeture d’écoles, difficultés économiques, insécurité et accès limité aux services publics : la crise politique finit par devenir une crise quotidienne.
Selon l’UNICEF, des millions d’enfants haïtiens ont besoin d’aide humanitaire en 2026. Plus de 1 600 écoles avaient également été fermées au cours de l’année scolaire 2024-2025, affectant plus de 240 000 élèves.
La question institutionnelle n’est donc pas abstraite.Lorsque l’État ne parvient pas à assurer la continuité, c’est la population qui absorbe le coût de la rupture. Et si la transition était devenue une culture politique ? Depuis 1986, Haïti semble avoir développé une capacité particulière à chercher des solutions provisoires à des problèmes qui, eux, restent permanents. On change de gouvernement. On change de Premier ministre. On crée une commission. On négocie un accord. On annonce des élections. On reporte les élections. Puis une nouvelle crise apparaît. Et une nouvelle transition commence. Le problème devient alors moins celui d’une transition particulière que celui d’un cycle politique. Mais peut-on vraiment parler d’une Haïti « ingouvernable » ? Le terme mérite d’être utilisé avec prudence. Haïti n’est pas dépourvue d’État, de citoyens, de fonctionnaires, de professionnels, d’entrepreneurs, d’enseignants, de médecins, de journalistes ou d’organisations capables de faire fonctionner une partie de la société malgré les crises. Le problème est plutôt celui de la continuité de l’État et de la capacité des institutions politiques à produire durablement de la stabilité.
Dire qu’Haïti serait « ingouvernable » ne doit donc pas signifier que les Haïtiens seraient incapables de se gouverner.La question est institutionnelle : Pourquoi les mécanismes de gouvernance construits depuis 1986 n’ont-ils pas réussi à produire une continuité politique durable ? Quarante ans après 1986 : la question que personne ne peut éviterEn 1986, le pays voulait sortir d’un système autoritaire.
Quarante ans plus tard, il doit encore répondre à une question fondamentale : Comment passer d’une logique de transition à une logique d’institutions ? La réponse ne se trouve peut-être pas dans le prochain président. Elle pourrait se trouver dans la capacité du pays à construire des règles qui continuent de fonctionner lorsque les personnes changent. Parce qu’un État ne peut pas recommencer son histoire à chaque crise politique. Une démocratie ne devrait pas dépendre éternellement de la recherche d’un nouveau compromis provisoire. Et une transition, par définition, devrait avoir une destination.
Le véritable enjeu : sortir de la transitionQuarante ans après la chute de Jean-Claude Duvalier, la question n’est donc plus seulement de savoir qui sera le prochain président. La question est beaucoup plus profonde : Haïti va-t-elle continuer à changer de dirigeants, de gouvernements et de structures provisoires, ou va-t-elle enfin construire des institutions capables de survivre aux changements de dirigeants ? Car si cinq présidents constitutionnels ont occupé sept mandats pendant qu’une quinzaine de transitions ont marqué la même période, le débat dépasse largement les personnes. Il touche au fonctionnement même du pouvoir.
Et c’est peut-être là que commence la véritable enquête.Quarante ans de transitions ne racontent pas seulement l’histoire des gouvernements haïtiens. Ils racontent aussi l’histoire d’un système politique qui cherche encore sa stabilité.
Recherche et rédaction : Elie Fleurimont, contact +(509) 4643-7609
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